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ELECTIONS AU MAROC : Contenir l'islamisme politique grâce aux mathématiques

Morocco Parliament

© Shutterstock - JackKPhoto - Rabat, Morocco - January 12, 2021 - beautiful aerial panoramic sunset view of the Moroccan Parliament building

Les soulèvements dans le monde arabe n'ont pas entraîné de changement radical au Maroc, comme ce fut le cas en Tunisie, en Égypte et en Libye. Le régime est resté intact et l'élite dirigeante a pu conserver le pouvoir. Cependant, ce fut une année très importante pour les islamistes modérés marocains (Parti de la Jeunesse et du Développement), car ils ont remporté les élections pour la première fois de leur histoire en prenant le contrôle de la majorité parlementaire tant convoitée.

Le système politique marocain est caractérisé par un pluralisme et une diversité politiques qui s'adressent à un large éventail d'acteurs politiques. Par conséquent, différents partis politiques ont dirigé les gouvernements depuis l'indépendance du Maroc. La forte ascension du PJD en 2011 était due à la volonté des Marocains de changer de classe politique. Le PJD a depuis acquis un pouvoir organisationnel considérable qui lui a finalement permis d'être réélu en 2016, prenant le contrôle de toutes les grandes villes du Maroc. Jusqu'à aujourd'hui, tous les quartiers urbains sont connus comme des fiefs du PJD.

La forte progression des islamistes a inévitablement réduit le rôle des autres partis politiques dits "nationaux" ou "historiques". En 2021, cela a conduit à des discussions menées par des députés autour de mécanismes visant à contenir les partis très puissants, notamment le PJD, en apportant des amendements aux lois électorales parlementaires. Si certains amendements ne sont que des formalités, d'autres étaient controversés, d'autant plus que tous les partis politiques, à l'exception du PJD, soutiennent la nouvelle législation.  Malgré leur poids important au Parlement [125 sièges sur 395], les islamistes modérés n'ont pas réussi à bloquer les amendements qui ont été approuvés par tous les autres partis,

Avant chaque élection, les partis se réunissent en comité avec le ministère de l'Intérieur pour examiner et modifier - si nécessaire - les lois organiques régissant les élections. Cependant, les discussions de cette année n'ont pas été comme les précédentes. Plusieurs lois ont été modifiées quelques mois avant les élections, les plus importantes étant la suppression des stipulations de la liste garantissant 30 sièges au parlement pour les jeunes, en outre, la circonscription électorale nationale pour les femmes sera remplacée par des circonscriptions électorales régionales, afin d'augmenter la représentation des femmes au parlement. Mais l'amendement qui a suscité la controverse est la modification du quotient électoral.

Ces dernières années, le nombre de sièges parlementaires était réparti en fonction des voix obtenues par chaque parti divisées par le nombre total de bulletins valides - le dénominateur - ; ainsi, le PJD a obtenu 125 sièges en 2016, en mobilisant près de 1,6 million d'électeurs - principalement dans les grandes villes - sur un total de 5,8 millions de Marocains ayant voté cette année-là.

Or, le nouvel amendement stipule que le nombre de sièges attribués sera basé sur le "nombre total de Marocains habilités à voter" [ceux inscrits sur les listes électorales], et non sur le nombre de bulletins valides. Ainsi, le dénominateur devient beaucoup plus grand [plus de 15 millions sur 38 millions], ce qui diminuera le nombre de sièges que les partis peuvent obtenir dans n'importe quelle ville. La perspective d'un changement substantiel des résultats électoraux se produira très probablement lors des prochaines élections. Il sera théoriquement impossible pour tout parti d'obtenir plus d'un siège par circonscription. L'exemple illustré ci-dessous montre qu'un parti qui obtient 40 000 voix dans une circonscription pourrait obtenir autant de sièges qu'un parti qui obtient 100 voix [tableau numéro un]. Selon cette méthode et les résultats électoraux de 2016, le PJD perdrait environ un tiers de ses sièges [tableau numéro deux].

District 1 : Nombre de sièges 5                                       

Votes enregistrés : 300 000

Votes confirmés : 90 000

Seuil : 3%= 2700

Quotient de 2016= 90 000 (Votes confirmés) / 5 (Nombre de sièges)

Quotient de 2021= 300 000 (Votes enregistrés) / 5 (Nombre de sièges)

table 1

En modifiant les règles de calcul, aucun parti politique ne pourra mathématiquement dépasser 100 sièges [moins de 25 % du total des sièges] au Parlement, ce qui rendra très difficile la désignation d'un vainqueur clair.

Il est important de noter que cette nouvelle méthode de calcul est unique en son genre. Aucun autre pays au monde n'attribue de sièges sur la base du nombre d'électeurs inscrits. Au Maroc, les électeurs confirmés le jour des élections représentaient moins de 40% du total des électeurs inscrits.

Le PJD dénonce toute régression démocratique réelle et affirme que la nouvelle méthode est inconstitutionnelle, car elle affecte le droit des citoyens clés à avoir un parlement qui représente leur véritable volonté. Le parti remet en question les élections elles-mêmes, en faisant valoir que si des partis forts et actifs, qui déploient beaucoup d'efforts dans les campagnes, obtiennent le même nombre de sièges que des partis plus petits et moins engagés, qui obtiennent beaucoup moins de voix, alors l'ensemble du processus électoral est vicié et déséquilibré. C'est pourquoi, les trois ou quatre premiers partis se retrouveront avec le même nombre de sièges dans les circonscriptions, indépendamment du nombre de voix obtenues.

table 2

De l'autre côté, les partis politiques qui ont voté pour ce changement font valoir que la nouvelle méthode est plus "inclusive". En effet, elle permettra à tous les acteurs politiques du pays [même les plus petits] d'obtenir des sièges au Parlement et d'exprimer leurs opinions sur diverses questions d'intérêt public. En outre, ce changement renforcera la présence des partis dits "historiques" et mettra ainsi fin à la bipolarité créée en 2011 entre le PJD et le Parti Authenticité et Modernité (PMA). Ces deux partis ont obtenu 57,5% des sièges au parlement de 2016. Nous assistons donc à un changement qui va rebattre les cartes, créant une nouvelle carte politique lors des prochaines élections.

Si les partis politiques marocains semblent avoir trouvé un moyen unique de faire face au soutien sans cesse croissant aux partis islamistes, ils ne parviennent pas à s'attaquer au véritable problème. Une enquête menée par l'Institut d'études sociales et médiatiques, en prévision des prochaines élections de 2021, montre que 60 % des personnes interrogées ne font pas confiance aux partis politiques ni à leur programme. En outre, plusieurs études ont examiné les raisons pour lesquelles les citoyens, en particulier les jeunes, ne sont pas motivés pour voter. Les résultats ont montré que le désengagement du processus électoral et des partis politiques est dû à un manque de confiance dans les candidats et les institutions gouvernementales. Au lieu de débattre du nombre de sièges ou des méthodes de calcul, les partis devraient discuter des programmes, engager activement les citoyens et répondre à leurs besoins en période de crise sanitaire et économique mondiale.

Rania
Rania Elghazouli is the Project Coordinator in charge of the political program of Friedrich Naumann Foundation in Rabat. She joined FNF Morocco in March 2019. Rania received her BA in Marketing from the University of Quebec in Montreal - Canada, and then worked as Marketing Manager for 6 years at a Multinational company before moving back to Morocco. She then held a Senior Account Manager position at a Multinational company for 4 years, and joined the Foundation shortly after. Following her strong interest in political affairs, Rania decided to become a member of the liberal party “Mouvement Populaire” in 2019.