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Inégalités territoriales
Le Sport au Maroc : catalyseur d’équité territoriale ou amplificateur des inégalités existantes ? 

Stade au maroc

À Rabat, Casablanca et dans d’autres grandes villes du Maroc, des stades flambant neufs s’apprêtent à accueillir des milliers de spectateurs. À quelques dizaines de kilomètres de là, dans les zones périphériques, des jeunes rêvent encore d’un simple terrain en terre battue. Ce contraste illustre le paradoxe du développement sportif marocain : un pays qui aspire à rayonner à l’international tout en peinant à combler ses inégalités internes.

Le 29 juillet 2023, le Roi Mohammed VI annonçait la candidature conjointe du Maroc, de l’Espagne et du Portugal pour la Coupe du Monde 2030 (Maroc.ma, 2023). Dans la continuité de cette dynamique sportive, le Maroc se prépare également à accueillir la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) en décembre 2025. Ces événements s'accompagnent de vastes chantiers : modernisation des stades, amélioration des transports et développement d’infrastructures urbaines, traduisant une vision qui fait du sport un levier de développement et de rayonnement international.

Cependant, cette ambition se heurte à une réalité persistante : la concentration des investissements dans les grandes métropoles creuse les disparités régionales. Le sport, au lieu d’unir, risque ainsi de renforcer les fractures socio-spatiales. En effet, les récentes mobilisations de la Génération Z, de même que celles émanant des zones montagneuses et rurales - à l’instar de la longue marche des habitants d’Aït Bouguemez pour revendiquer de meilleures conditions de vie (Medias24, 2025) - ont révélé un profond sentiment de frustration : beaucoup comparent désormais « la rapidité de construction des stades à la lenteur de l’amélioration des services publics essentiels », alimentant ainsi la perception d’un développement à plusieurs vitesses.

De ce fait, derrière cette tension entre ambition internationale et justice sociale se pose une question essentielle : Le dévelopement sporitf et économique au Maroc peut-il vraiment rimer avec équité territoriale ? 

Bien que de nombreux pays y soient confrontés, les inégalités territoriales au Maroc demeurent profondes, engendrant des conséquences d’ordre économique, social et en matière de cohésion nationale. Cet article vise à décrire les manifestations de ce phénomène, à en analyser les impacts, mais aussi à mettre en lumière le risque d’exacerbation que pourrait entraîner l’organisation des grands événements sportifs prévus par le pays. Il propose enfin certaines mesures à envisager pour atténuer ces risques.

De chantiers gigantesques en préparation à la Coupe du Monde 

Le Maroc avance à grands pas. Derrière les chantiers qui transforment le paysage du Royaume - rails, routes, stations de dessalement, hubs numériques et autres infrastructures - se dessine une vision claire : celle d’un pays qui veut s’affirmer comme un pont entre deux continents, une terre de croissance, d’innovation et de stabilité. 

La concrétisation de cette ambition se traduit par des projets d’envergure, certains directement liés à la Coupe du Monde 2030, notamment les projets de rénovation et de construction de nouveaux stades conformes aux normes internationales, et d’autres contribuant indirectement à la modernisation et à la mise à niveau du Royaume, tels que les projets de développement des autoroutes, l’extension de la capacité aéroportuaire ou encore la construction de stations de dessalement.

Les coûts directs liés à la Coupe du Monde 2030 sont estimés à environ 52 milliards de dirhams (soit entre 5 et 6 milliards de dollars) (MIPA Institute, 2025), tandis que les coûts indirects devraient être plus élevés. Ces investissements visent à stimuler la croissance, renforcer le tourisme, créer des emplois et promouvoir un urbanisme moderne, tout en consolidant l’attractivité du Maroc en tant que hub africain et pont vers l’Europe. 

Cependant, certains experts, comme Najib Akesbi (Arabi21, 2024) et Ayoub Redouani (MOTALATE, 2025), appellent à la prudence. Ils soulignent plusieurs risques souvent sous-estimés : dépassements budgétaires, pressions sur les finances locales, retombées économiques temporaires du tourisme et de l’emploi, mais surtout, l’accentuation d’un développement à deux vitesses.

Inégalités territoriales et développement déséquilibré

Dans son discours du 10 octobre 2025 devant le Parlement, le Roi Mohammed VI a consacré une part importante de son allocution à la question de la justice territoriale et sociale (Maroc.ma, 2025). Avec des mots incisifs, il a affirmé que « le niveau du développement local est le vrai miroir du progrès du Maroc émergent et solidaire ». Bien avant cela, vers la fin de l’année 2024, le Souverain avait annoncé, dans le cadre du Conseil des ministres qu’il présidait, la mise en place d’un comité élargi chargé du suivi des préparatifs de la Coupe du Monde 2030 (Telquel.ma, 2024). À cette occasion, il avait donné ses instructions aux ministres concernés afin de mettre en œuvre une série de mesures, dont l’une prévoyait « le lancement d’un programme de mise à niveau territoriale intégrée, s’étendant au-delà des villes hôtes des matchs de la Coupe du Monde ».  Presque un an plus tard, le 29 octobre 2025, le ministère de l’Intérieur a donné le coup d’envoi à la conception d’une « nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré », dont la mise en œuvre est prévue dès le début de l’année 2026 (Médias24, 2025). Dans cette perspective, il est plausible, sans que cela puisse être établi avec certitude, que la dynamique observée dans l’accélération de ces initiatives soit partiellement liée aux manifestations GenZ212, qui ont remis au premier plan l’urgence de réduire les inégalités territoriales. Difficile donc, à ce stade, d’en évaluer les retombées ; mais une chose est certaine : le déficit de développement dont souffrent certaines régions demeure considérable, ce qui nécessite du temps et des efforts soutenus pour améliorer le niveau de développement dans ces territoires et permettre aux populations d’en ressentir concrètement les effets.

En effet, le développement économique du pays évolue à des vitesses contrastées, ce qui révèle une géographie économique profondément déséquilibrée. Selon les derniers comptes régionaux du Haut-Commissariat au Plan (HCP) (2025), les régions de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceima génèrent à elles seules près de 60 % du PIB national, Casablanca-Settat représentant à elle seule près du tiers du PIB national (477,1 milliards de dirhams). À l’inverse, des régions comme Drâa-Tafilalet et Béni Mellal-Khénifra ne contribuent qu’à peine à 8 % du PIB national (Quid.ma, 2023). Même si le PIB ne capture pas toujours toute la richesse ou le potentiel réel de ces territoires, il met clairement en évidence l’ampleur des déséquilibres régionaux persistants.

Ces déséquilibres se reflètent également à l’échelle individuelle. Le revenu annuel moyen des ménages atteint 103 520 dirhams en milieu urbain contre seulement 56 047 dirhams dans les zones rurales, selon le HCP. De même, le revenu par personne chute de 26 988 à 12 862 dirhams selon le lieu de résidence (Maroc.ma, 2025). L’accès aux services essentiels illustre le même contraste : certaines régions comme Drâa-Tafilalet ne comptent que 290 médecins, et Béni Mellal-Khénifra à peine 488, contre plusieurs milliers dans les grands pôles urbains (Zerrour, 2025). Ces écarts soulignent la persistance d’un Maroc à deux vitesses, où la prospérité économique et les infrastructures demeurent concentrées dans un nombre limité de régions

En outre, ces disparités ne se limitent pas à la production économique ; elles se traduisent également par des différences marquées dans l’accès aux services publics, à l’emploi et à la consommation. Les régions littorales et urbaines bénéficient d’infrastructures développées, d’une meilleure connectivité et d’une concentration d’activités économiques, tandis que les zones intérieures restent souvent enclavées, avec des économies fragiles.

Loin d’être un phénomène récent, ces déséquilibres résultent de la centralisation historique des investissements et de la polarisation des infrastructures et services (transports, santé, universités, sièges d’entreprises) autour des axes atlantiques, laissant les régions enclavées dans un cercle de faible attractivité et de sous-développement structurel. Les conséquences incluent notamment l’exode des jeunes actifs et une dépendance accrue des régions marginalisées vis-à-vis des transferts publics.

La préparation de la Coupe du Monde 2030 cristallise les tensions entre ambition nationale et équité territoriale. En fait, si cet événement représente une occasion unique de moderniser le pays et de renforcer son image internationale, il risque aussi de concentrer les investissements sur les régions déjà développées, accentuant ainsi les déséquilibres existants. D’où la nécessité de mettre en place des politiques de redistribution et de développement local capables d’assurer que les retombées profitent à l’ensemble du territoire et à tous les citoyens.

Le cas du Maroc s’inscrit d’ailleurs dans une tendance mondiale. Au Brésil, lors de la Coupe du Monde 2014, les dépenses colossales, plus de 11 milliards de dollars, ont suscité de vives protestations, dénonçant un modèle privilégiant les infrastructures sportives au détriment des services publics (Bartelt, 2015). En Russie, les Jeux de Sotchi 2014 (Muller, 2015) et la Coupe du Monde 2018 (MDW Live! News Network, 2018) ont connu d’importants dépassements budgétaires et soulevé des doutes sur la durabilité des retombées économiques. Ces exemples rappellent qu’à défaut d’une vision équilibrée, les méga-événements sportifs peuvent creuser les inégalités territoriales plutôt que les réduire.

Vers un développement sportif inclusif et équitable

 

Partant des constats établis, on ne peut que souligner que la Coupe du Monde 2030 doit profiter réellement à tous les Marocains, partout sur le territoire national. Pour ce faire, il faut avant tout transformer en actes concrets les instructions répétées du Roi concernant le développement des zones montagneuses et oasiennes. En réalité, la préparation de l’événement constitue une occasion unique d’accélérer les projets d’infrastructures et de services dans toutes les régions. Cela permet non seulement de réduire les écarts territoriaux, mais aussi d’éviter que la précarité de certaines zones périphériques soit mise en pleine lumière alors que tous les regards seront tournés vers le pays.

Dans cette perspective, il est également essentiel de reconsidérer la répartition des infrastructures sportives. Les investissements réalisés pour accueillir la Coupe du Monde ne doivent pas se limiter aux grands centres urbains : ils doivent permettre de démocratiser l’accès au sport. Concrètement, cela implique de poursuivre la mise en place d’installations sportives de proximité dans les milieux ruraux et semi-urbains (TelQuel, 2024), et de promouvoir la construction de terrains polyvalents accessibles gratuitement ou à faible coût aux jeunes des communes rurales. Pour garantir l’inclusion, des bourses devraient aussi être attribuées aux talents issus de ces zones afin qu’ils puissent accéder à des centres professionnels, des formations qualifiantes et des stages spécialisés.

En outre, au-delà des infrastructures, il est crucial de valoriser les populations locales : former les jeunes aux métiers du sport et de l’événementiel, leur donner accès aux stades et aux activités logistiques, et encourager l’entrepreneuriat local dans la production de biens et services liés au tournoi (restauration, transport). Ces initiatives permettraient de diffuser les retombées économiques et sociales sur l’ensemble du territoire, tout en renforçant le sentiment d’appartenance et la cohésion nationale.

Ainsi, la Coupe du Monde pourrait devenir non seulement un symbole de prestige international, mais aussi un véritable levier de justice sociale et territoriale, préparant le terrain pour un Maroc avançant à une seule vitesse. En veillant à ce que ses retombées profitent réellement à l’ensemble du territoire, le pays limiterait le risque de nouvelles mobilisations exprimant colère et frustration face aux inégalités persistantes. Il renforcerait également la cohésion nationale, consoliderait la confiance envers les institutions, encouragerait l’inclusion socio-économique des jeunes et stimulerait durablement l’activité locale. Plus qu’un événement, ce rendez-vous mondial pourrait ainsi devenir un catalyseur de transformation profonde et partagée.

Bibliographie