Sahel
La migration est là pour durer
Heavily loaded truck transporting goods and people in the Sahara desert, Chad.
© ShutterstockFace à la recomposition géopolitique des mobilités humaines – marquée par les bouleversements régionaux, les tensions sécuritaires dans le Sahel et l'intensification des débats sur la migration en Europe comme en Afrique (notamment en Afrique du Sud) – la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté (FNF) a organisé à Abidjan un Forum libéral de dialogue politique sur la migration, la sécurité et le développement.
L'objectif était de dépasser une approche exclusivement sécuritaire de la migration et de considérer la mobilité comme un levier de liberté, de prospérité partagée et de renouveau du partenariat Afrique–Europe.
Comme l'a souligné Alexandra Heldt, directrice régionale de la Fondation Friedrich Naumann pour l'Afrique de l'Ouest : « La migration ne peut pas être arrêtée, elle peut être gérée. Elle ne devrait pas être perçue comme une menace ni servir de bouc émissaire aux mauvaises performances économiques ou à la hausse du chômage d’un pays. Elle représente au contraire un potentiel considérable, notamment pour les pays confrontés au vieillissement démographique et aux pénuries de main-d'œuvre qui en découlent. »
L'événement s'est articulé autour de deux volets : un atelier interactif, offrant une lecture géopolitique, géoéconomique, sécuritaire et géostratégique des migrations, suivi d'un forum de dialogue politique réunissant des représentants des gouvernements, des parlements, du monde universitaire et des diasporas. Le programme comprenait des allocutions d'ouverture, des conférences introductives ainsi que deux tables rondes.
Les libéraux Jan-Christoph Oetjen (FDP), député au Parlement européen, et le Ministre Sidi Tiémoko Touré (RHDP), ont ouvert les travaux en tandem germano-ivoirien et donné le ton des échanges. Ils ont rappelé que les flux migratoires entre l'Afrique et l'Europe ne représentent qu'une faible part des migrations mondiales. Selon eux, la migration fait partie de l'histoire de l'humanité ; une mobilité bien organisée favorise un gain de compétences (« brain gain ») et contribue, à moyen terme, à la dynamisation des économies.
Contexte
Les migrants ne représentent que 3,7 % de la population mondiale, tandis que plus de 70 % des migrations africaines s'effectuent à l'intérieur du continent africain. Le ministre Sidi Tiémoko Touré, vice-président de Liberal International, a insisté sur ce point afin de déconstruire l'idée d'une « crise migratoire » mondiale.
Sur les quelque 304 millions de migrants internationaux, seuls 11 à 12 millions sont africains.
La Côte d'Ivoire constitue elle-même un pays d'accueil : près de 22 % de sa population est issue de la migration, et le pays accueille aujourd'hui plus de 85 000 réfugiés.
Le potentiel économique de la diaspora est considérable. En 2023, les transferts de fonds de la diaspora d'Afrique subsaharienne ont atteint 54 milliards de dollars américains, dépassant désormais le montant total de l'aide publique au développement. Ces transferts représentent jusqu'à 20 % du PIB du Sénégal et 15 % du PIB de la Gambie.
En revanche, l'affaiblissement de la libre circulation au sein de la CEDEAO, consécutif au retrait des États membres de l'Alliance des États du Sahel (AES), constitue une menace réelle pour l'intégration régionale.
Principaux points de discussion
1. Gérer la mobilité plutôt que fermer les frontières
Une frontière bien gérée est plus sûre qu'une frontière hermétiquement fermée. La véritable menace n'est pas la migration elle-même, mais l'absence d'une gouvernance capable d'organiser efficacement la mobilité.
2. Sécurité et protection des migrants
Les migrants sont avant tout les victimes des passeurs et des réseaux criminels transnationaux. C'est l'insécurité qui alimente les migrations forcées, et non l'inverse.
3. Mobiliser l'épargne de la diaspora
Les obligations de la diaspora – déjà utilisées notamment par le Sénégal et le Burkina Faso –, les fonds souverains et les campagnes nationales d'épargne pourraient orienter un potentiel d'épargne encore largement inexploité vers des investissements structurants.
4. Complémentarité démographique entre l'Afrique et l'Europe
Le vieillissement démographique de l'Europe et la jeunesse de la population africaine rendent indispensable la transformation de la « fuite des cerveaux » (brain drain) en « circulation des compétences » (brain circulation) grâce à des voies de mobilité légales, larges et fiables.
5. Responsabilité africaine
Les participants ont souligné la nécessité de mettre effectivement en œuvre la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf/AfCFTA), de préserver la libre circulation au sein de la CEDEAO malgré la rupture politique avec l'AES, et de créer les conditions permettant à la jeunesse africaine de réussir.
6. Reconnaissance mutuelle des qualifications
La réduction des coûts des transferts de fonds ainsi que l'harmonisation de la reconnaissance des diplômes et qualifications professionnelles permettraient de limiter la déqualification des travailleurs migrants africains en Europe.
Synthèse des discussions
Les échanges ont notamment permis de dégager les constats suivants :
- S'agissant des populations qui ne reconnaissent pas la notion de frontière, une approche fondée sur la participation des communautés locales est préférable à une politique de fermeture des frontières.
- Pour financer le développement grâce à la diaspora, l'émission d'obligations d'État et la mise en place de programmes d'épargne sont essentielles afin que les fonds transférés soient investis dans des projets productifs plutôt que consacrés uniquement à la consommation.
- En matière d'intégration en Europe, les programmes favorisant le retour volontaire, tels que les tournées d'information organisées par les ambassades ou les guichets d'investissement en Côte d'Ivoire, constituent des outils pertinents.
- Les participants ont également souligné le paradoxe européen : alors que le débat politique sur la migration se durcit, l'Europe souffre d'un déficit croissant de main-d'œuvre. La prospérité future de l'Europe ne pourra être durable que si elle s'accompagne d'une Afrique elle aussi prospère.
Recommandations
1. Gouvernance et sécurité de la mobilité
- Créer un observatoire de la libre circulation des personnes et des biens.
- Améliorer le suivi des flux migratoires tout en préservant la liberté de circulation.
- Poursuivre la coopération opérationnelle entre la CEDEAO et l'AES — notamment entre les services de renseignement, les forces de police et dans la lutte contre la traite des êtres humains — malgré les divergences politiques.
2. Faire de la migration un levier de développement
- Mobiliser l'épargne de la diaspora au moyen d'obligations de la diaspora et de fonds souverains.
- Réduire les coûts des transferts de fonds et faciliter les dispositifs fiscaux destinés aux investissements de la diaspora.
- Recenser les compétences africaines vivant à l'étranger et mettre en place des mécanismes favorisant leur retour.
3. Renouveler le partenariat Afrique–Europe
- Ouvrir davantage de voies légales de mobilité pour les études, la formation et l'emploi.
- Harmoniser la reconnaissance des diplômes et des qualifications professionnelles.
- Donner une portée juridique et politique effective aux cadres de coopération existants et promouvoir une position africaine commune.
4. Renforcer les politiques publiques nationales
- Investir dans les services sociaux de base afin de réduire les causes structurelles des migrations forcées.
- Encourager la création d'emplois dans les régions soumises à une forte pression migratoire.
- Soutenir l'émergence de champions économiques nationaux.
Conclusion
De l'atelier au forum politique, une conviction commune s'est imposée : la migration ne peut être réduite ni à une simple question de sécurité ni à une promesse abstraite de développement. Lorsqu'elle est bien gouvernée, elle constitue un pont entre l'Afrique et l'Europe ainsi qu'un levier de prospérité partagée.
Comme l'a résumé le ministre Sidi Tiémoko Touré, il n'existe pas de « problème migratoire » à résoudre, mais une complémentarité historique qu'il convient de construire. De Bruxelles à Abidjan, les libéraux parlent le même langage. C'est à cette condition que le partenariat entre l'Afrique et l'Europe pourra être refondé sur une base équilibrée, égalitaire et mutuellement bénéfique.